Le grand pardon

Le grand pardon
De grosses pommes automnales
Pendaient aux arbres comme des grappes
De fruits du péché qu’on attrape
A l’aube dans les jardins du Mal.
Les soldats venaient des montagnes
Ratisser les bois et les champs,
On entendait dans la campagne
L’écho des cris des partisans.

Les vieux aux portes des maisons
Ressassaient d’anciennes rengaines
De l’époque où les Madelon
Chantaient dans le vent des Ardennes.
Les femmes poussaient les enfants
Sur les chemins et les remises
Résonnaient encore du serment
Des Jésus priés à l’église.

On avait fermé les étables,
Le sang du ciel dans les gouttières
Noyait innocents et coupables
Dans la boue à même la terre.
Le jeune curé dans son sermon
Les invita à pardonner
Pour tous les crimes commis au nom
Des Allemands comme des Français.

Dans l’assistance recueillie,
Les visages des assassins
Souriaient aux anges épanouis,
Aux grands hommes et aux petits saints.
Il se tourna vers les fidèles
Et la croix au bout de son geste
Descendit sur eux de l’autel :
« Bonne semaine Ite missa est ! »

Le curé plia sa soutane
Et rangea dans la sacristie
Les burettes et les hosties
Avec un soin de paysanne.
Il enfila un pantalon,
Boutonna une veste noire,
Et pour la prière du soir
Il partit faire sauter un pont.