Petite bouche

Liuchinoise
Liu, la bien-nommée Petite Bouche
Avait les sourcils dessinés
Comme par un peintre japonais
Au-dessus de son foulard rouge.
Elle aimait à prendre son temps
Pour répondre aux questions du Maître
Et elle faisait tourner les têtes,
On lui aurait donné seize ans.

Elle fut bientôt fiancée
A un dignitaire du parti,
Et ne pouvait se résigner
A partir pour la Mandchourie.
Avant mon incorporation
Pour le Yunan et la caserne,
Je lui fredonnais des chansons
Quand elle avait le cœur en berne.

Liu petite bouche,
Es-tu partie pour la mer,
Là où les vagues se couchent
Sur l’eau bleue des pierres ?

Quand enfin Mao décida,
Après des mois d’agitation,
De combattre les renégats,
Elle s’en alla pour de bon.
Un soir avant de me quitter,
Elle me donna rendez-vous
Derrière la maison de Mo You
Et me dit de n’pas l’oublier.

Liu petite bouche,
Es-tu partie pour la mer,
Là où les vagues se couchent
Sur l’eau bleue des pierres ?

Pendant plusieurs années de rang,
Je n’avais pas d’autre idéal
Que défendre le pays natal
En donnant mon cœur et mon sang.
Lorsque je m’en revins du front,
J’avais gagné quelques combats
Et perdu beaucoup d’illusions,
Les braves ne font pas des soldats.

Liu petite bouche,
Es-tu partie pour la mer,
Là où les vagues se couchent
Sur l’eau bleue des pierres ?

Quand je retrouvai le pays,
Je cherchai à revoir Liu,
Mais sa trace avait disparu
Des registres et des esprits.
Il ne me reste de Petite Bouche
Et des nuits froides de Tien Tsin
Que le doux souvenir farouche
De la buée sur ses lèvres fines.

Liu petite bouche,
Es-tu partie pour la mer,
Là où les vagues se couchent
Sur l’eau bleue des pierres ?