Une ombre

Je ne sais plus quel est le nom
De cet homme qui ne savait
Appeler les femmes par leur nom,
Par pudeur ou timidité.
Il aimait bien se raccrocher
A un souvenir du pays
De son Albanie adorée
Qu’il avait sans doute embellie.

Ce souvenir était peut-être
Une balade au fond d’un bois,
Ou un amour à la fenêtre
D’une avenue de Tirana.
Et sans un signe il regardait
Les queues de cheval, les chignons
Passer devant ses cheveux blonds,
Les lèvres closes, les yeux muets.

Ses bras, ses jambes immigrés
Vendaient leurs services dans Paris
Pour offrir aux femmes bien nées
De quoi soulager leur ennui.
Il jetait ses rêves aux égouts,
Nettoyait les lattes des parquets
Dans ces grandes pièces où se joue
L’amour des bourgeoises aux aguets.

J’aurais voulu écrire un livre
Sur ce domestique mystérieux
Pour que mon personnage délivre
Quelque secret ou quelque aveu.
Si j’ai écrit ces quelques lignes,
C’est pour qu’on puisse se rappeler
Tendrement le silence insigne
De cet homme blond sans papiers.

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